Insultes, menaces, rumeurs, coups. Pour de nombreux jeunes de la Montérégie-Ouest, la violence ne se limite pas à des cas isolés : elle s’inscrit dans leur quotidien. Les données les plus récentes de la situation révèlent que 76% d’entre eux y ont été exposés, comme victimes, auteurs… ou les deux.
Selon l’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire 2022-2023, quatre jeunes sur dix rapportent avoir été victimes de violence. Il s’agit principalement de violence verbale (34 %), comme des insultes ou des menaces, mais aussi, dans une moindre mesure, de violence physique (16 %).
« C’est beaucoup trop, tranche la Dre Catherine Risi, médecin de famille qui œuvre pour la Santé publique de la Montérégie. Il faut intervenir. »
Les filles de plus en plus victimes
Autre signal d’alarme : la hausse marquée de la violence vécue par les filles.
« La violence subie chez les filles, surtout, a augmenté. Ça nous a surpris », souligne la Dre Risi.
Traditionnellement, les garçons étaient plus nombreux à déclarer être victimes de violence. Or, les plus récentes données montrent que l’écart se rétrécit. En Montérégie-Ouest, la proportion de filles ayant subi de la violence est passée de 32 % à 38 %, contre 41 % des garçons.

Même tendance en ligne. La cyberintimidation touche davantage les filles (17 %) que les garçons (11 %).
Une génération qui banalise la violence
Du côté des gestes posés, 36 % des jeunes reconnaissent avoir commis des actes de violence directe, comme insulter, menacer ou frapper. Ces comportements sont plus fréquents chez les garçons, bien qu’une légère hausse soit observée chez les deux sexes.
La violence indirecte, comme propager des rumeurs, parler dans le dos, est encore plus répandue : six jeunes sur dix admettent en avoir déjà fait. Elle demeure toutefois plus fréquente chez les filles.
Dans la majorité des cas, il s’agit de violence verbale, souvent minimisée par les jeunes eux-mêmes.
« Ils banalisent tout. La violence, le racisme… pour eux, ce n’est pas grave », observe Johanne Marquis, directrice de la Maison des jeunes de Saint-Constant.
Cette banalisation inquiète les intervenants, d’autant plus que certains propos violents sont perçus comme anodins par les adolescents.
Comprendre la montée de la violence
L’Enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire 2022-2023, brosse un portrait de la situation, sans en expliquer directement les causes. Mais selon la Dre Catherine Risi, certaines hypothèses se dégagent.
D’abord, le contexte postpandémique pourrait jouer un rôle. Privés d’interactions sociales pendant une longue période, plusieurs jeunes éprouveraient aujourd’hui davantage de difficultés à gérer leurs relations.
Ensuite, les filles seraient plus enclines à reconnaître et à déclarer les situations de violence, notamment verbale.
Enfin, l’influence des réseaux sociaux est pointée du doigt. Les jeunes y sont exposés à des contenus plus violents, à des discours plus agressifs et à des pressions sociales constantes.
« Les adolescents ne vivent pas en vase clos. Ils évoluent dans la même société que nous», rappelle la Dre Risi.
Quand le virtuel alimente le réel
En ligne, les limites s’effacent. Et les conflits débordent souvent hors écran.
Certains différends naissent sur les réseaux sociaux avant de se transporter dans la vie réelle. D’autres sont alimentés par l’anonymat et un sentiment d’impunité.
«Ce sont parfois des conflits qui commencent en ligne et qui se poursuivent dans la vraie vie. Sur les réseaux sociaux, les jeunes sont exposés à la violence, à des défis dangereux, à des pressions sociales», rappelle Audrey Huneault, agente aux relations communautaires et médiatiques de la Régie intermunicipale de police Roussillon.
La Dre Risi voit d’ailleurs d’un bon œil les restrictions liées aux téléphones cellulaires à l’école. Selon elle, le fait de limiter leur usage oblige les jeunes à interagir entre eux, à se parler et à partager des activités. C’est dans ces contextes qu’ils développent des habiletés sociales et apprennent à entretenir des relations harmonieuses.
« On apprend à interagir en étant avec les autres, pas derrière un écran. Ces plateformes ne remplacent pas les interactions humaines essentielles au développement social», souligne-t-elle.
La violence à un âge plus précoce?
Sur le terrain, un autre constat s’impose: la violence apparaît plus tôt.
Selon Audrey Huneault, certains cas impliquent désormais des jeunes dès le début du secondaire. Une demande a été adressée à la Régie de police du Roussillon afin d’obtenir les données les plus récentes sur ses interventions dans les écoles du territoire.
Une réalité confirmée par la Dre Risi, qui nuance toutefois: ces comportements tendent à diminuer avec l’âge, à mesure que les adolescents développent leurs compétences sociales.
« C’est une évolution normale. Les jeunes apprennent graduellement à interagir de façon respectueuse et harmonieuse. Les comportements prosociaux, ça s’apprend, explique-t-elle. L’adolescence est une période clé pour le développement de la gestion des émotions et des relations interpersonnelles. »
Une responsabilité collective
L’école est en première ligne. C’est pourquoi la Semaine de la prévention de la violence et de l’intimidation, tenue du 23 au 27 mars 2026, visait à sensibiliser les acteurs du milieu scolaire à leurs comportements et à leurs responsabilités.
Sous le thème « As-tu le droit? », proposé par le ministère de l’Éducation, différentes activités ont été organisées : discussions en classe, mises en situation, ateliers et échanges.

Concrètement, cela se traduit par des analyses de situations réelles, des activités encadrées, des ateliers animés par le personnel ou des partenaires, ainsi que des moments d’échange où les élèves sont invités à réfléchir collectivement.
« C’est une prise de conscience collective. On travaille en collaboration avec les autres écoles, les organismes communautaires et les policiers », précise Marie-Josée Bibeau, directrice des Services éducatifs du Centre de services scolaire des Grandes-Seigneuries.
Claudia Poulin, coordonnatrice des services éducatifs, ajoute : « La recherche le démontre : les événements rassembleurs renforcent le sentiment d’appartenance. Quand tout le monde participe à une même thématique, dans une même semaine, cela a un effet très positif. »
Mais tous le reconnaissent : une semaine ne suffit pas.
Claudia Poulin insiste : « Cette semaine permet de mettre un accent particulier sur la thématique, mais le travail se fait tout au long de l’année, avec des activités continues. »
« Cette semaine s’inscrit en cohérence avec tout ce que nous déployons à l’année. », renchérit Marie-Josée Bibeau.
«On a tous un rôle à jouer : les jeunes, les parents, le personnel scolaire et la communauté», rappelle Audrey Huneault.
La Dre Catherine Risi insiste également sur un point souvent sous-estimé : les parents demeurent les figures les plus importantes pour les adolescents.
Elle ajoute : «Lorsqu’on leur demande vers qui ils se tournent en cas de problème, les jeunes répondent majoritairement : leur mère ou leur père.»
La communication est donc essentielle et les parents sont invités à s’intéresser à la vie de leurs enfants, autant à l’école qu’en ligne, et à jouer pleinement leur rôle de modèle.
Agir plutôt que subir
Si les chiffres sont préoccupants, les experts sont formels: la violence chez les jeunes n’est pas une fatalité.
Avec des interventions adaptées, un encadrement adéquat et une mobilisation collective, tous les intervenants s’entendent pour dire qu’il est possible de renverser la tendance.
«On ne peut pas considérer la violence comme une fatalité. Il faut agir, trouver des solutions. C’est précisément ce qui nous mobilise en santé publique», conclut la Dre Catherine Risi.
