L’an dernier, rien n’allait plus pour Stephen Bergeron. Aux prises avec un problème de dépendances et de consommation, il vivait dans la rue dans le secteur de Sainte-Catherine. Lorsque le travailleur de rue Alexandre Laberge de l’organisme L’estrade lui a tendu la main, sa vie a littéralement changé.
«J’étais en train de me noyer et Alex m’a lancé la bouée», illustre M. Bergeron en entrevue. Avant sa rencontre avec le travailleur de rue, il avait vécu quelque temps dans sa voiture et l’avait vendue par la suite pour consommer avec l’argent de la vente. Dépressif, il errait dans le secteur du magasin Walmart, des restaurants McDonald’s et PFK sur la route 132. Trouver de la nourriture s’avérait de plus en plus difficile. Un jour, Alexandre Laberge est venu l’aborder. «Ç’a pris une journée avant que je puisse parler. Au départ, je ne faisais que pleurer», se souvient M. Bergeron. L’écoute et la main tendue du travailleur lui ont sauvé la vie, mentionne l’homme âgé dans la cinquantaine.

«Je ne connaissais aucune ressource. Je ne savais pas où aller, plus rien n’était important», confie celui qui avait perdu contact avec ses enfants. Une semaine après sa rencontre avec L’estrade, M. Bergeron a obtenu une place à la maison d’hébergement L’Avant-Garde à La Prairie. S’en est suivi un processus de thérapie. «Je ne pouvais pas consommer. J’avais un toit, on me nourrissait et les intervenants étaient super fins», dit-il reconnaissant de l’aide reçue. Il habite aujourd’hui dans un logement et ne consomme plus depuis bientôt 9 mois.
Aider ceux sans filet
Créé il y a seulement un an, L’estrade à Delson a accompagné jusqu’à maintenant 11 personnes sans domicile fixe à se trouver un logement stable. L’organisme dessert La Prairie, Sainte-Catherine, Saint-Constant, Candiac, Saint-Mathieu, Delson et Saint-Philippe.
Le travail de rue est rapidement associé aux personnes en situation d’itinérance ou de consommation, mais Alexandre Laberge, directeur de L’estrade, souligne que l’organisme aide une clientèle «0-100 ans» qui est en marge de la société.
«Oui, il y a des personnes sans domicile fixe, mais il y a aussi des jeunes, des personnes âgées qui se retrouvent à être évincées de leur logement et qui n’ont aucun filet social ou encore des hommes et des femmes dans le besoin qui ont des problématiques de violence conjugale» – Alexandre Laberge
La mission des travailleurs de rue : créer des contacts avec des personnes dans la communauté qui peuvent être en situation de vulnérabilité et les aider, si elles le désirent, à atteindre les ressources qui pourraient leur être utiles.
Les gens à qui L’estrade vient en aide ont tous en commun de ne pas aller vers les services, souvent pour plusieurs raisons : soit qu’ils ne les connaissent pas, ça peut être une question d’orgueil ou encore parce qu’ils ont vécu de mauvaises expériences, selon Alexandre Laberge.
«Le système les a peut-être rejetés une fois, deux fois, trois fois. Des fois c’est générationnel, ils veulent se couper du système. On vient vraiment leur tendre la main pour les guider, les accompagner vers les ressources adéquates pour eux», explique-t-il. Ce processus se fait sans jugement, au rythme de la personne. Depuis la création de l’organisme, 600 personnes ont reçu de l’aide et de ce nombre, une centaine concernait les enjeux de stabilité résidentielle.
Sur le terrain
L’estrade a commencé avec un seul employé et elle compte maintenant trois travailleurs de rue en plus d’Alexandre qui assure la direction. Meggan Dionne fait partie de l’équipe depuis maintenant un an. Elle adore son boulot puisqu’il n’est pas routinier et sa clientèle est variée. Sa journée de travail commence en faisant un survol des messages sur son téléphone et sur ses différentes plateformes de réseaux sociaux et fait des suivis si nécessaires. Par exemple à ce temps-ci de l’année, elle peut aider des citoyens à faire des démarches pour des logements ou encore pour des cliniques d’impôts.

Ensuite, elle se promène sur le territoire. Elle va prendre un café dans les chaines de restaurant rapide, fait de l’observation et parfois tente d’établir un contact avec quelqu’un. «Ça m’est déjà arrivé que je rencontre ‘’un lien’’ comme ça, que la personne avait besoin d’aide. Sinon, des fois, c’est vraiment juste de m’asseoir, prendre un café comme tout le monde, puis regarder les interactions», explique-t-elle.
Les travailleurs de rue établissent aussi des contacts avec les employés de certains lieux comme les cafés, les dépanneurs en leur laissant des cartes de référence. Ces employés deviennent aussi des yeux sur le terrain pour l’organisme. «S’ils voient quelque chose, ils peuvent nous contacter ou offrir notre carte à une personne», explique M. Laberge. Les employés municipaux sont aussi des sources d’information pour L’estrade.
Le milieu scolaire est également un des lieux incontournables de l’équipe. Meggan va chaque semaine à l’école secondaire Fernand-Séguin à Candiac pour diner avec les élèves. Son collègue Kevin Gravel-Orchard va aussi à l’école secondaire de la Magdeleine à La Prairie. «On a accès à l’intérieur de l’école, puis on a accès au terrain aussi. Donc, on peut venir faire des interventions, on peut venir rencontrer les jeunes, explique-t-il. Ce qui est vraiment le fun d’avoir accès à l’intérieur, c’est qu’on est moins «sketch» que de se présenter, puis venir marcher ici en avant de l’école. Ils voient qu’on est significatif. Ils voient qu’on peut nous faire confiance.»

Les travailleurs de rue n’ont pas de posture d’autorité ou de répression, ce qui permet d’établir une relation de confiance avec les adolescents. Ces jeunes croisés à l’école sont ensuite aperçus dans les parcs où les travailleurs passent beaucoup de temps, ce qui aide aussi à la relation.
Selon Meggan Dionne, bien que les adultes et les jeunes vivent des problématiques différentes, une chose ressort toujours : l’isolement. «Quand les gens vivent des situations difficiles, parfois, il y en a qui ont de la culpabilité ou de la peur. Puis quand on ne sait pas où aller chercher des ressources, c’est ça qui nous isole de plus en plus», souligne-t-elle. Et comme avec Stephen Bergeron, un pas à la fois, l’équipe de L’estrade essaie de les aider à briser cet isolement.

